Les discussions Spotlight font partie du Dialogue Pariser Platz, une série d’événements réunissant des décideurs français et allemands pour un échange d’idées. Le Dialogue Pariser Platz bénéficie du soutien du Ministère fédéral allemand des affaires étrangères.
11/2025: Spotlight avec Tobias Cremer
LES AMBITIONS EUROPÉENNES EN MATIÈRE DE DÉFENSE ET LE LIEN TRANSATLANTIQUE
Une Discussion Franco-Allemande
Le 19 novembre, le Centre Jacques Delors, en collaboration avec Sciences Po Paris, a accueilli le député européen Tobias Cremer pour discuter des ambitions européennes en matière de défense.

Alors que l’Europe fait face à l’environnement sécuritaire le plus difficile depuis 1945, la question de la protection de son avenir est devenue omniprésente. La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, la montée des attaques hybrides contre les infrastructures européennes et l’incertitude croissante quant à l’engagement durable des États-Unis obligent les Européens à réévaluer à la fois leurs vulnérabilités et leurs options stratégiques. Dans ce contexte, le dernier événement de la série Spotlight, organisé conjointement par le Centre Jacques Delors et Sciences Po Paris, a mis en lumière les réflexions de Tobias Cremer, député européen, sur l’avenir de la sécurité et de la défense européennes.
Dans son discours d’ouverture, Cremer a formulé un constat sans équivoque : l’Europe fait face à « la plus grande menace géopolitique depuis 1945 ». Selon lui, l’objectif de la Russie dépasse largement la conquête territoriale : il s’agit de démanteler l’ordre de paix européen et de soumettre les anciens pays satellites de l’URSS qui cherchent à se libérer de l’héritage de l’homo sovieticus. Parallèlement, les attaques hybrides visant les infrastructures critiques, la cohésion sociale et la confiance démocratique constituent désormais un élément central du paysage des menaces. Pour la seule année 2024, a-t-il rappelé, ces attaques auraient causé environ 270 milliards d’euros de dommages à l’économie allemande — soit trois fois le budget de la défense du pays cette même année.
Une deuxième difficulté, a-t-il averti, réside dans le retrait progressif des États-Unis de leurs engagements sécuritaires globaux — une tendance antérieure à la présidence Trump. « Nous pourrions bien nous retrouver seuls », a-t-il mis en garde, soulignant la nécessité pour les Européens de se doter des capacités leur permettant d’assurer leur propre défense et de faire de l’OTAN — « l’armée européenne que nous avons déjà » — une alliance plus européenne dans sa conception. L’UE, selon lui, devrait se concentrer sur ce qu’elle seule peut fournir : une coordination des achats, l’interopérabilité des équipements et les bases d’un véritable marché européen de la défense.



Cremer a également insisté sur le fait que la politique de défense ne peut être dissociée de la résilience interne du continent. La solidité du tissu social constitue, selon lui, une condition essentielle de la sécurité : « Un État-providence solide va de pair avec la volonté de défendre l’Europe. » Des pays comme la Finlande, la Norvège, la Suède et le Danemark — où les citoyens soutiennent fortement la démocratie comme la défense nationale — illustrent la manière dont investissement social et sécurité extérieure se renforcent mutuellement. À l’inverse, la désinformation, le sous-investissement dans les services publics et les discours politiques présentant l’Europe comme faible ou inefficace réduisent la capacité des sociétés à faire face aux menaces.
Au cours de l’échange qui a suivi son discours, Cremer a abordé plusieurs questions politiques clés. Concernant le financement de la défense, il a été catégorique : les investissements nécessaires sont si importants que « même la suppression complète de l’État-providence n’y suffirait pas ». L’Europe doit donc repenser son approche, notamment en explorant la possibilité d’un endettement commun, qui, selon des recherches de l’Institut de Kiel, pourrait être économiquement soutenable s’il stimule la croissance. Sur la question des achats, il a plaidé pour le pragmatisme : à long terme, l’Europe doit acheter européen, mais à court terme, elle doit acquérir les meilleures capacités disponibles — ce qui explique des décisions telles que l’acquisition du F-35.



À propos de la posture stratégique européenne, Cremer a estimé que Poutine avait mal évalué la détermination occidentale. En multipliant des actions de plus en plus flagrantes — intrusions de drones, tentatives de sabotage, assassinats ciblés — la Russie a, selon lui, involontairement accru la prise de conscience publique quant à la réalité de la menace. L’Europe doit désormais maintenir son engagement de long terme envers l’Ukraine, augmenter le coût de l’agression et éviter de tomber dans le piège que lui tend Moscou : « Gardons notre sang-froid, renforçons notre résilience et exploitons nos atouts stratégiques — y compris les sanctions — plutôt que de simplement réagir. » En matière de dissuasion nucléaire, il a plaidé pour un nouveau compromis transatlantique : l’Europe investit davantage dans la défense conventionnelle, tandis que les États-Unis maintiennent leur parapluie nucléaire, qui « ne leur coûte pas grand-chose ».
Pour conclure, Cremer a appelé les industries européennes de la défense à faire preuve de courage entrepreneurial et à devenir de véritables champions européens, au lieu de se livrer à une concurrence strictement nationale. En définitive, a-t-il souligné, la capacité de l’Europe à se protéger dépendra non seulement des investissements et des capacités, mais aussi de la conviction partagée que la démocratie libérale et le projet européen méritent d’être défendus.
Regardez l’enregistrement de l’événement ici :